dimanche 18 septembre 2016

Delphine de Vigan : D'APRES UNE HISTOIRE VRAIE, JC Lattès, 2015


Comment ne pas penser à "Misery" de Stephen King ? D'ailleurs Delphine de Vigan reconnaît elle-même cette influence. Mais le propos va plus loin que l'emprise d'une personne sur une autre, il interroge le métier d'écrire. 

La narratrice, double de Delphine de Vigan, se trouve en panne sèche après un grand succès littéraire, au point de ne plus pouvoir ouvrir son ordinateur, et même tenir un simple stylo. C'est dans cet état de faiblesse qu'elle rencontre  L., une femme qui, sous prétexte d'amitié, la séduit au point de s'immiscer dans son intimité et d'en arriver jusqu'à la remplacer. Alors qu'elle prétend l'aider à se remettre à l'écriture, elle ne fait qu'empirer la situation, en contestant à Delphine le droit de fiction. Selon elle, la seule chose qui intéresse les lecteurs, c'est de savoir que l'histoire racontée est "vraie".

"- Mais on s'en fout de cette vérité, on s'en contrefout !
- Non, on ne s'en fout pas. Les gens le savent. Ils le sentent. Moi je le sais, quand je lis un livre.
Pour une fois j'avais envie d'argumenter, de chercher à comprendre.
- Est- ce que tu ne crois pas que tu le sens, comme tu dis, simplement parce que tu le sais ? Parce qu'on a pris soin de te faire savoir d'une manière ou d'une autre qu'il s'agissait d'une histoire vraie, ou "inspirée de faits réels" ou "très autobiographique", et que cette simple étiquette suffit à susciter de ta part une attention différente, une forme de curiosité que nous avons tous, moi la première, pour le fait divers ? Mais tu sais, je ne suis pas sûre que le réel suffise. Le réel, si tant est qu'il existe, qu'il soit possible de le restituer, le réel, comme tu dis, a besoin d'être incarné, d'être transformé, d'être interprété. Sans regard, sans point de vue, au mieux, c'est chiant à mourir, au pire, c'est totalement anxiogène. Et ce travail-là, quel que soit le matériau de départ, est toujours une forme de fiction."


J'ai eu un peu de mal à m'intéresser à la première partie de ce roman, celle consacrée à la séduction, mais je dois dire que plus j'ai avancé dans la découverte de cette auteure et de son propos, plus j'ai été prise par le sujet de l'emprise psychologique, mais également par celui, en toile de fond, de la création littéraire. 
Je ne dévoilerai pas la fin pour ne pas gâcher votre plaisir. Delphine de Vigan m'a finalement impressionnée par la maîtrise des différents niveaux de compréhension de son roman. 

vendredi 16 septembre 2016

Arto Paasilinna : LE FILS DU DIEU DE L'ORAGE, Denoël, 1993 (1984)


Quoi de mieux qu'un ciel bien nuageux pour parler de ce roman même si le tonnerre ne se fait pas entendre.

C'est avec son humour bien connu que Paasilinna fait descendre sur terre le fils du dieu de l'Orage, le Zeus du panthéon finnois. En effet, les dieux de l'antiquité se désolent de constater que leur culte n'est quasiment plus pratiqué en Finlande et décident d'y remédier en s'inspirant de la méthode utilisée par le dieu des chrétiens. Le fils du dieu de l'Orage, qui s'appelle Rutja, investit le corps de Sampsa, un simple brocanteur d'Helsinki.

"Le rocher trembla, la forêt et le monde entier se mirent à danser devant les yeux de Sampsa. Soudain, Rutja le saisit dans ses bras, ouvrit toute grande son énorme bouche barbue et commença à de dévorer. Leurs corps s'entre-pénétrèrent, comme deux serpents s'avalant l'un l'autre. Jamais au monde il n'y eut étreinte plus formidable. Rutja mangeait Sampsa, Sampsa mangeait Rutja. Ils se coulaient implacablement dans la peau l'un de l'autre, soufflant, gémissant, les membres agités de soubresauts violents".

Muni de sa nouvelle enveloppe charnelle, Rutja découvre la condition humaine, ses plaisirs et ses peines, et se lance dans la reconquête du peuple finnois. Il s'inspire largement de la Bible, et comprend très vite le rôle persuasif des miracles. 

Paasilinna s'amuse de la situation, et nous fait passer un moment agréable. Même si certaines péripéties sont des plus cocasses, elles n'atteignent pas encore le burlesque des "Mille et une gaffes de l'ange gardien Ariel Auvinen". 

Comme quoi, il est possible de parler de religion sans se prendre la tête !

lundi 22 août 2016

Darina Al-Joundi, Mohamed Kacimi : LE JOUR OU NINA SIMONE A CESSE DE CHANTER, Actes Sud, 2008


Un récit qui m'a procuré un certain malaise, tant que je l'ai pris pour un "roman", malaise qui s'est largement dissipé lorsque j'ai visionné la vidéo que je poste ci-dessous.

Si certains silences et une certaine légèreté de ton - je pense notamment à la découverte des corps suite au massacre de Sabra et Chatila - passent lorsque Darina Al-Joundi raconte sur scène, en revanche, ce monologue qui ne dit pas son nom sous sa forme écrite est assez irritant.

Dans un pays où l'appartenance religieuse fait partie de l'identité de tout un chacun, une jeune Libanaise est élevée par son père avec pour seul point de repère la liberté. Une enfance dorée qui s'arrête brusquement à l'arrivée de la guerre civile. La jeune adolescente est rattrapée par le conflit, mais n'aura de cesse de s'en "extraire" (ou de s'en sortir) en faisant siens tous les débordements inhérents à la situation.

Mon malaise vient peut-être aussi du fait qu'il y a une grande distance entre les horreurs vécues et le récit qui en est fait. Est-ce dû au fait que Darina Al-Joundi raconte et que Mohamed Kacimi transcrit, je ne saurais le dire. 

Le côté "même pas peur" ou plutôt "j'ai un tel sens de la liberté que je suis au-dessus de tout cela" me heurte. Mais s'agissant d'un récit autobiographique, je me garderai bien de juger le contenu.


lundi 15 août 2016

Aris Fakinos : LA VIE VOLEE, Fayard, 1995




Aris Fakinos est un auteur grec que j'ai découvert il y a bien longtemps et dont j'ai lu une grande partie de l'oeuvre. 

C'est avec le même plaisir et surtout le même intérêt que j'ai relu  "La vie volée".

Un vieil homme récupère, de justesse avant sa destruction, le dossier que la Sûreté grecque avait sur son compte. Au fil des notes des différents agents, sa femme et lui se rappellent les luttes, les résistances, les déportations, les amitiés, les déceptions. Il leur a fallut atteindre la vieillesse pour enfin pouvoir vivre vraiment ensemble. 

Au travers de cette vie, Fakinos retrace l'histoire de la Grèce du XXe siècle et plus précisément l'histoire des communistes, du rôle qu'ils ont joué dans la résistance à l'occupation nazie à la répression sans merci qu'ils ont subie suite au partage de Yalta. Il raconte les camps de détention, notamment celui de Makronissos.  

"A l'époque, le pouvoir ne jouait pas au papa-gâteau, ne distribuait pas caresses et sourires, il ne mâchait pas ses mots, ne se camouflait pas comme aujourd'hui sous le travestissement de la démocratie. Il avait de la dignité. Ce qu'il voulait dire, il le disait clair et net. Quant les flics de la Sûreté nous tombaient dessus et nous emmenaient à coups de pied au bureau des interrogatoires, quand ils défaisaient leurs ceinturons ou préparaient leurs instruments de torture, il n'y avait aucun faux-semblant, pas la moindre ambiguïté, on ne se berçait pas d'illusions. On savait parfaitement qui ils étaient et ce qu'ils attendaient de nous, on s tenait prêt, on se recroquevillait par terre en veillant à se protéger la tête avec les bras - sous la trique, au premier coup sur la plante des pieds, on serrait les dents. "Tiens bon", nous disaient les prisonniers des cellules voisines en frappant en cadence leurs souliers contre le mur, et l'on reprenait courage, on résistait autant qu'on pouvait. Mais qui trouver à présent autour de soi, au café ou à la maison pour nous crier "tiens bon" au moment où surgit la première image à la télévision?" 

En lisant ce livre on comprend mieux l'importance encore actuelle du PC grec et de sa présence dans le débat public. On réalise aussi que la Grèce a connu bien peu de répit : de la dictature de Metaxas, en passant par la deuxième guerre mondiale, la guerre civile et la chasse aux communistes qui s'ensuit, à la dictature des colonels de 1967 à 1974. 

Ce sont tous ces événements que se remémore le narrateur qui, à la fin de sa vie, déplore la prise du pouvoir de Eltsine et de la dislocation de l'URSS.

Aris Fakinos dresse le portrait d'un homme qui s'est toujours battu pour plus de justice et d'un pays pris dans les enjeux des grandes puissances. 


mardi 2 août 2016

Jean-Michel Guenassia : LA VIE REVEE D'ERNESTO G., Albin Michel, 2012


Drôle de titre pour ce roman qui retrace d'abord la vie d'un certain Joseph Kaplan, entre les années 30 et 70. 

Une vie des plus romanesques, qui entraîne le protagoniste de Prague à Paris puis à Alger, avant de le faire revenir en Tchécoslovaquie.

Il y a presque trois romans dans cet ouvrage : le Paris des clubs et des fêtards sur fond de montée du nazisme à deux portes de là, l'Algérie sous la colonie française et Prague au moment des purges, là où l'auteur fait se rencontrer Kaplan et surtout sa fille, avec Guevara. 

Jean-Michel Guenassia excelle dans sa capacité à décrire les ambiances, les phénomènes de société. Tout comme dans "Le club des incorrigibles optimistes", il charme par la justesse de ses références, mais je dois avouer que je reste, cette fois-ci aussi, sur ma fin. Cette revue du XXe siècle semble trop lisse, trop pittoresque, presque une toile de fonds qui, si elle impacte la vie du "héros", ne semble présente que pour permettre au roman de rebondir.

Quant à Guevara, on le trouve dans la clandestinité, à se soigner après son séjour en Afrique et surtout à tenter de changer de vie pour ne rêver qu'au bonheur d'un nouvel amour.

"Au café Slavia, Ramon et Helena devinrent rapidement des habitués. Pour faire partie de la famille, il ne fallait pas grand-chose : venir régulièrement, dire bonjour, bavarder avec les uns et les autres. Ramon les intriguait tous. Qu'est-ce qu'il faisait cet oiseau-là ? On voyait si peu de touristes.(...) Cet étranger qui bredouillait quelques mots de tchèque parut à tous immédiatement sympathique. Surtout que Ramon n'était pas chiche de ses cigares. Personne n'en avait jamais vu de pareils. Il en offrait à qui en voulait et se fit beaucoup d'amis ainsi. De temps en temps, Helena prenait le cigare de Ramon, tirait deux trois bouffées et commençait à y prendre goût."

dimanche 31 juillet 2016

Yasmina Khadra : MORITURI, Le Seuil 1997, Réédition Gallimard 2008


A la Magritte, je le dis tout net : "Ceci n'est pas un roman policier", ou si peu ! Oui, on y trouve un commissaire et une enquête et quelques dialogues typiques du genre.

"Le directeur discipline sa diatribe. S'éponge dans un morceau de soie. Après un halètement, il me propose :
- Tu vas lui téléphoner tout de suite pour lui présenter tes excuses.
- Que nenni.
- Je n'ai pas bien entendu.
- Que nenni...
- C'est une mutinerie ?
- C'est vous qui voyez.
- Tu vas lui téléphoner de suite sinon je t'arrache les oreilles.
Eh, ben !
Je zieute dédaigneusement mon géant aux pieds d'argile, respire un bon coup et lâche :
- Tozz ! sur toi et sur tes ancêtres, monsieur le pistonné. Je t'ai connu minable dans ta guérite, place du 1er Mai, à siffler après les tombereaux. Je me souviens encore de ton froc écorché et de ta vareuse d'épouvantail. Les hauteurs de la hiérarchie te montent à la tête. Va falloir faire gaffe au vertige.
- Je ne t'autorise pas à me tutoyer. Je suis le directeur...
- Je n'ai même pas voté pour toi. Si ça ne tenait qu'à moi, tu ne mériterais même pas de figurer sur une liste d'objets perdus. T'es rien, juste un mythe éolien, un fruit confit de la médiocrité, une petite merde copieuse, un faux jeton gras et ingrat... Quant à ton protégé, dis-lui que même s'il crève la dalle, un flic, ça se respecte."

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Morituri (Ceux qui vont mourir) publié en 1997, est un coup de gueule, un cri d'alarme et une dénonciation sans concession de l'Algérie des années 90, de la collusion des "élites" corrompues qui utilisent les islamistes et leurs petites frappes pour continuer à tirer les ficelles d'un pays où la terreur règne en maîtresse.

"Depuis que le monde est monde, la société obéit à une dynamique à trois crans. Ceux qui gouvernement. Ceux qui écrasent. Et ceux qui supervisent. Un raïs n'a pas besoin de matière grise, sa couronne lui suffit. Vous, commissaire, votre képi fait parfaitement votre affaire. Contentez-vous de garder vos oeillères bien droites. Le reste, ce n'est pas vos oignons. Il existe, dans la hiérarchie sociale, une force motrice. Elle échappe aux gouvernements et à leurs sujets. Chez elle, la notion de scrupule est nulle. Elle n'a pas besoin de s'embarrasser d'interdits. La seule chose qui la motive est comment botter le derrière à la nation pour qu'elle ne s'endorme pas sur ses excréments."

On y trouve déjà, toutes les prémisses des thèmes des grands romans de Khadra. 

mardi 21 juin 2016

William Boyd : ORAGES ORDINAIRES, Ed. Seuil, 2010


Quoi de mieux, pour se remettre de la déception du livre précédent, que de plonger, une fois de plus, dans l'univers de William Boyd !

Tous les ingrédients d'un bon roman, de la trame à la construction, en passant par l'écriture, sont là pour créer le plaisir de la lecture. 

Cette fois-ci l'Anglais n'est pas "sous les tropiques", mais dans la clandestinité, en plein coeur de Londres, parmi les SDF et les laissés pour compte. Présent, par hasard, sur les lieux du meurtre du Dr. Wang, il est en effet urgent pour Adam Kindred, de disparaître et de fuir  la police qui le tient pour suspect No 1, mais surtout, le véritable meurtrier, sbire au service d'un magnat de l'industrie pharmaceutique. 

Boyd se fait un plaisir de nous entraîner dans les bas-fonds de Londres, parmi ceux qui se débrouillent comme ils peuvent pour manger et dormir. Le rythme des journées est donné par les marées du fleuve, qui se retire régulièrement de quelques mètres, découvrant les berges et permettant à Adam de pêcher ou d'attraper des mouettes.

"Adam escalada la grille et s'enfonça dans les buissons. Revenir sur ces lieux lui faisait un effet étrange : tant de changements étaient survenus depuis son premier jour ici, tant de choses lui étaient arrivées : comme s'il emmagasinait des années d'existence en des semaines denses de mensonge; comme s'il parcourait résolument aussi vite que possible le catalogue de toute une vie d'expériences, comme si le temps lui manquait. Il demeura ainsi, mains sur les hanches, à observer les choses lentement, avec soin."

Mais c'est avec non moins de jubilation qu'il nous emmène dans la haute société bourgeoise, prête à tout pour s'enrichir, y compris de mettre sur le marché un nouveau médicament qui s'est avéré dangereux lors des test préliminaires.

Je ne vous dévoile pas tout, mais vous serez étonnés de découvrir, comment avec une bonne dose d'intelligence, un peu de chance, un peu d'amour, alors que tout semble perdu, il est possible de retrouver le bonheur. Quoi que ... ?

mercredi 15 juin 2016

Mathias Enard : BOUSSOLE, Actes Sud, 2015


Page 251, j'abandonne ! Très très rare pour ma part de ne pas finir un livre, par respect pour l'auteur, pour son travail, mais là, c'est trop ! 

Je croyais lire un roman, je découvre une thèse en musicologie qui aurait été déchirée en mille morceaux et dont on aurait eu de la peine à recoller les morceaux.

Ce livre se veut érudit, il n'est que pédant ! 

Il y a un hiatus entre la situation dans laquelle Enard place son narrateur - une nuit d'insomnie après avoir appris qu'il est condamné par une maladie incurable - et la capacité de celui-ci à se rappeler ses connaissances en musique et pas seulement le nom des compositeurs et de leurs oeuvres, mais celui de leur femme, de leurs amis, les anecdotes, leurs relations... bref tout un savoir qui nécessite de longues heures en bibliothèque. 

"Parfois je me demande si je n'ai pas moi-même des hallucinations. Voilà que j'évoque les Adieux de Beethoven et que Die Öl Klassiknacht annonce la sonate opus 111 du même Beethoven. Peut-être est-ce qu'ils programment la musique à rebours, Schumann tardif, puis Mendelssohn, Beethoven; il manque Schubert - si je reste assez longtemps à l'écoute je suis sûr qu'ils joueront une symphonie de Schubert, musique de chambre d'abord, piano ensuite, il ne manque que l'orchestre. "

Indigeste !

Si la boussole du narrateur est tournée vers Sarah, pour qui il éprouve un amour jamais avoué, l'histoire de leurs rencontres, de leurs voyages en Turquie, Syrie, Iran, loin de nous apprendre quoi que ce soit, ne fait qu'aligner les rencontres d'orientalistes patentés, plus déjantés les uns que les autres, sans que cette fascination de l'"Orient" imaginé ne soit vraiment étudiée.

J'avais déjà trouvé désincarné son roman "Parle-le leur de batailles, de rois et d'éléphants", là, je ne sais comment qualifier cet ouvrage et je comprends encore moins l'attribution du Goncourt, si ce n'est pas un parisianisme effréné. 

jeudi 19 mai 2016

Joël Dicker : LE LIVRE DES BALTIMORE, Ed. de Fallois, 2015


Le roman d'un nouvel auteur Suisse, voilà qui avait de quoi m'intéresser. J'avais raté les précédents et de découvre donc Joël Dicker par cette saga familiale.

Marcus Goldman passe toutes ses vacances chez son oncle à Baltimore. Il est en admiration devant la réussite de ce dernier et en vient presque à mépriser ses propres parents qui, tout en ne roulant pas sur l'or, lui assurent tout de même un confort petit bourgeois de bon aloi. Il est très lié à ses cousins dont l'un a été "adopté" par le généreux tonton.

Le début du roman s'étend de manière interminable sur les frasques des gamins qui semblent être unis pour toujours. Ne forment-ils pas le "gang des Goldman" ? Mais le bel édifice va se fissurer de partout et sur plusieurs générations : la jalousie - ils sont tous trois amoureux de la même fille - et l'orgueil - chaque adulte voudrait être le plus considéré- sont les deux poisons qui vont détruire ce petit monde bien comme il faut.

"J'admirais de la même façon l'oncle Saul millionnaire et l'oncle Saul qui remplissait les sacs de commissions au supermarché : ce n'était pas une question de richesse, mais une question de dignité. La force et la beauté de mon oncle, c'était sa dignité extraordinaire, qui le rendait supérieur aux autres. Et cette dignité, personne ne pouvait la lui reprendre. Au contraire, elle se renforçait davantage avec le temps. Néanmoins, le voyant laver son plancher, je ne pouvait pas m'empêcher de repenser à l'époque des Goldman-de-Baltimore : chaque jour, défilait dans leur maison d'Oak Park une armée de travailleurs chargés de son entretien." 

Si je reconnais que le style est souple, de bonne tenue, je dois dire que j'ai eu de la peine à trouver un quelconque intérêt à l'histoire elle-même. Oui, il y a un bel hommage à l'amitié de ces trois enfants et à leur solidarité face au monde des adultes. Mais à force de parler du Drame, de situer chaque événement et de relire l'évolution des rapports entre les protagonistes en fonction de celui-ci, lorsque finalement ce fameux drame arrive, on est lassé, pas étonné et surtout on n'a pas besoin de relire le passé, tout a été prémâché.

Si ce n'est celui de la tante, tous les personnages tombent dans une mesquinerie envieuse de théâtre et ce qui devrait faire l'objet de rebondissements ne fait que tomber le récit dans une banalité d'opérette.

vendredi 13 mai 2016

Agnès Martin-Lugand : LES GENS HEUREUX LISENT ET BOIVENT DU CAFE, Michel Lafon, 2013


Dernier livre acheté à l'aéroport en quittant la Suisse, je me suis laissée tenter par la photo de couverture dans laquelle je voyais un petit côté Doisneau et par le titre que je trouvais sympathique. 

Mal m'en a pris ! Quel ennui ! 

Outre une écriture pauvre au-delà de tout, ce "roman" n'est qu'une longue série de poncifs, d'idées toutes faites, sans aucune originalité ni lueur d'esprit !

Wikipedia m'apprend qu'Agnès Martin-Lugand a pratiqué la psychologie clinique pendant six petites années. Il faut croire que sa patientèle n'avait pas de trop gros problèmes si tout ce que son expérience de l'âme humaine lui a suggéré est cette histoire minable.

Une jeune libraire perd son mari et sa fille dans un accident de voiture et ne s'en remet pas. La seule personne qu'elle supporte est son meilleur ami, forcément homo, forcément ! Au bout d'une année elle décide de se "reprendre en mains" et va s'installer dans un petit village en Irlande. Et là, allons-y : son voisin est taillé comme un rugbyman, le pub semble sorti d'une pub pour Guiness, l'herbe est verte et la mer grise !!!!  S'ensuit une histoire d'amour digne des éditions Harlequin, avec une rivale tout droit sortie de la téléréalité.

"En revenant dans le pub, je découvris qu'Edward était arrivé. Megan et lui étaient prêts à partir. Elle passa un bras autour de sa taille, il se laissa faire, je serrai les poings. Elle me remarqua la première.
- Ce n'est pas Diane là-bas ? lui demanda-t-elle.
- Si, lui répondit-il en me regardant.
Elle l'entraîna vers moi. Lui et moi ne nous quittions pas des yeux."

Je n'ai pas besoin de continuer, vous avez déjà compris...

Pas étonnant que cette Diane ne soit pas heureuse, elle n'ouvre pas un seul livre de tout le roman !


lundi 2 mai 2016

Sylvie Germain : LA PLEURANTE DES RUES DE PRAGUE, Gallimard, 1992


Une géante, sans nom, sans âge, claudiquant fortement, apparaît quelques fois dans les rues de Prague. Qui est-elle ? Quel est ce murmure d'eau qui sourd en elle ?

C'est la mémoire de la ville, je dirais même sa conscience, c'est l'histoire de cette dernière, mais pas la grande, celle des petites gens, des petits riens, des souffrances anonymes.

"Comment ne boiterait-elle pas, la géante, quand il lui faut porter dans les plis de ses hardes tant et tant de corps disparus, d'hommes et de femmes naufragés, d'enfants aux pieds nus, aux yeux hallucinés, siècles après siècles. (...)

Comment pourrait-elle avoir un visage qui lui soit propre, et même un corps de chair et d'os, quand sa face n'est faite que de l'effacement de milliards de visages et que son corps n'est fait que des sueurs et des larmes des morts et de tous les vivants".


Mais cette silhouette a aussi le don de réveiller en celui qui la croise subrepticement ses propres souvenirs, ses propres souffrances, une séparation, la mort d'un père...

Sylvie Germain a vécu à Prague de 1986 à 1993. Elle traduit dans ce livre un sentiment que j'ai connu aussi, celui du regard neuf qu'une étrangère pose sur le quotidien d'une ville qu'elle découvre, sur tous ces petits riens qui attirent son attention parce qu'ils sont juste un peu différents de ceux qui faisaient sa vie dans la ville où elle a vécu jusque là. 

Mais ce qui m'a le plus frappée, c'est la délicatesse de la langue de cette auteure. La capacité qu'elle a d'évoquer en peu de mots, mais en mots justes et nécessaires, la brume, le froid, la grisaille rosée d'un hiver à Prague. Son écriture est comme de la dentelle, elle laisse voir en son travers un univers aussi bien réel que rêvé. 

dimanche 24 avril 2016

Nicolas Bréhal : LA PALEUR ET LE SANG, Mercure de France, 1983


Nicolas Bréhal, de son vrai nom Gérald Solnitzki, parvient avec talent, à mêler les contes et légendes bretonnes aux grandes tragédies grecques.

Dans une atmosphère lourde de tempêtes, de vents violents suivis d'accalmies non moins inquiétantes, il nous raconte le destin de la famille Bowley, "prisonnière" de Belle Île, dont il se plaît à nous rappeler qu'on l'a appelée "Vindilis".

Régnante en maître de l'île, employant agriculteurs et pêcheurs, aucun de ses membres n'échappera à la prophétie que la "druidesse" redoutée avait annonçait à la mère :

"Bientôt, elle mettrait au monde un enfant à deux têtes, l'une blanche, l'autre noire, trouées par des yeux de diamant pur. Dans le sac de chair, la source d'eau et de sang, mêlés, deviendrait fleuve de châtiment. Un homme serait tué, et sa mort la cause de la pire malédiction que l'on puisse rencontrer ici-bas. Les deux têtes de l'enfant se sépareraient le jour où l'âme du mort trouverait enfin le repos éternel. Pour cela, dans le sein nourricier, le coeur cesserait de battre; et la main, ayant osé de ses caresses toucher ce sein, tomberait, tranchée d'un coup de lame."

Si l'issue est connue, l'auteur prend le temps de dresser le portrait de chacun en s'attardant avec attachement sur celui de la fille, à qui il confie la lourde tâche d'écrire et de transmettre le déroulement du drame et d'en être "l'exécutrice". 

Comment ne pas penser au film de Pasolini, Théorème, qui, en d'autres lieux et d'autres temps, avait également incarné le destin, en la personne d'un étranger venu semer le trouble dans ce qui paraissait une famille unie et respectable. 

Le roman est construit de manière forte, sans artifice et dans une langue sobre. Il se lit d'un traite. Il m'a fait découvrir un univers, la Bretagne et ses légendes, dont je dois bien avouer que je ne connais que peu de choses.

Un auteur dont je me réjouis de découvrir les autres romans. 

jeudi 21 avril 2016

Gilles Lapouge : BESOIN DE MIRAGES, Seuil, 1999


Voilà ce qui arrive lorsque ses premiers mirages on se les invente, assis à l'envers,  sur un strapontin de la voiture familiale qui file vers le sud, alors que l'on est regarde le nord !  Le regard porté sur les paysages, les gens, les lieux des futurs voyages en est profondément transformé.

Gilles Lapouge est l'un de ces "écrivains voyageurs" qui sait, à petite touche, nous faire partager ses découvertes, ses émotions, non pas à l'instant, mais après coup, au retour, au moment où il se remémore et où il "réinvente" ce qu'il a vu, ce qu'il en a retenu.

Un livre fort, intéressant, fort intéressant d'ailleurs, qui nous emmène du Sahara en Islande, en passant par l'Amazonie et les Alpes de Haute Provence. 

"A mon départ du Brésil, j'avais oublié ces garçons et ces filles, et leur jeu de cache-cache dans la brume, et il m'a fallu plusieurs mois pour les récupérer. J'ai de ces absences. Les choses dont je me souviens d'abord ne sont pas les plus intéressantes. Comme Petit Poucet, je serais mauvais : je perds mes cailloux et mes chemins. Jadis, j'aurais accusé l'esprit de l'escalier Maintenant, je me dis autre chose. Je me dis que chaque pays abrite beaucoup de pays. Les pays ce sont comme les caboclos, ce sont des métis. Chacun est fait de dix pays entrelacés, il faut es mois pour les désentortiller."

Ce que j'aime dans les livres de Gilles Lapouge, c'est que bien qu'érudit, il ne nous assomme pas de sa science, mais nous fait partager ces petits instants de bonheur avec légèreté, juste en passant et c'est un plaisir quasi physique que de voyager avec lui.

dimanche 27 mars 2016

Jean-Christophe Rufin : CHECK-POINT, Gallimard, 2015


Fort de sa propre expérience, Jean-Christophe Rufin interroge l'action humanitaire, sa motivation, sa finalité, voire ses limites.

Mais loin d'un discours bien-pensant et culpabilisant, il inscrit ces questions dans une sorte de "road roman", plein de suspens et de rebondissements.

Cinq Français, une femme et quatre hommes, conduisant deux camions d'occasion, sont envoyés en Bosnie, par une association caritative de Lyon, pour y apporter des vivres, des habits, des médicaments. 

Au fil du trajet, on découvre les raisons diverses qui ont entrainé ces personnes à s'engager dans ce qui va se révéler une aventure terrible. Mais on va voir également que les espoirs des uns, les illusions des autres, ne vont pas tenir face à l'ambiguité de leur démarche. Et bientôt, les rivalités, les soupçons, les antagonismes créent un climat de guerre au sein même de l'équipe. 

"C'était étrange à quel point elle avait changé, en se rapprochant de Marc. Avant et d'aussi loin qu'elle se souvienne, sa révolte était abstraite : elle détestait l'injustice du monde mais n'en voulait à personne en particulier. L'humanitaire lui avait donné le moyen de répondre à cette indignation diffuse. Ce n'était pas satisfaisant et elle avait été peu à peu conduite à s'engager plus directement, à renier le sacro-saint principe de neutralité. Finalement, elle avait suivi Marc dans son idéal de combat. Maintenant, pour elle, le monde n'était plus un magma que travaillaient les forces invisibles du mal. C'était un champ de bataille sur lequel s'affrontaient amis et ennemis. Jusque-là, elle n'avait jamais eu d'ennemi. Tout au plus avait-elle rencontré des adversaires. Ce n'était pas la même chose. Face à un adversaire, on lutte. Un ennemi, on l'élimine."

Les check-points tant redoutés, se révèlent finalement le problème le plus facile à résoudre. 

Jean-Christophe Rufin a décidé de placer cette épopée dans l'hiver blanc et implacable de la Bosnie, ce qui donne un aspect encore plus dramatique à la question essentielle qu'il pose finalement tout au long de son roman : la véritable aide à apporter aux victimes ne serait-elle pas de leur donner les moyens de se défendre en les armant ?

Mais dans la postface concise il va même plus loin et pose la question même de son engagement personnel :  "Des victimes que l'on a envie d'aimer d'un amour particulier : celui qui incite à prendre les armes".


lundi 14 mars 2016

Andreï Makine : LE LIBRE DES BREVES AMOURS ETERNELLES, Seuil, 2011


Plaisir de retrouver Andreï Makine et le regard plein de finesse qu'il porte sur les hommes et les femmes, regard qui, malgré un fort ancrage dans la société soviétique, tend à devenir universel. 

Dans ce roman-ci, il s'attache à présenter ces moments sublimes où l'on tombe amoureux, même si ce n'est que d'une silhouette, même si cela reste la fulgurance d'un instant. Des premiers émois de l'enfance aux rencontres fortuites à l'âge adulte, tout est dans cet éclat fugace, mais si fort.

Mais outre la poésie qui s'en dégage, ce roman présente aussi l'intérêt de nous raconter le quotidien en Union soviétique des années 60 jusqu'à la chute du système, avec ses mythes, ses espérances, ses désillusions et ses combats.

Aucune agressivité dans le propos, mais beaucoup d'ironie et d'humour. 

"Le statut d'amoureux libres s'apparentait à celui de vagabonds, de voleurs, de contestataires. Ce qui n'était pas faux : l'amour est subversif par essence. Le totalitarisme, même dans sa forme molle que notre génération a connue, avait peur devoir deux êtres enlacés échapper à son contrôle. C'était moins la pudibonderie d'un ordre moral qu'un tic de police secrète n'admettant pas qu'une parcelle d'existence puisse prétendre au mystère personnel. Une chambre d'hôtel devenait un lieu dangereux : les lois du monde totalitaire y étaient bafouées par le plaisir que les deux êtres se donnaient sans se soucier des décisions du dernier congrès du Parti. " 

C'est ainsi que le jeune couple ne trouve d'autre refuge qu'une salle de cinéma par une jour pluvieux.

"Soudain, physiquement, je sentis que la salle se crispait, prise d'un spasme violent, musculaire. Je perçus le craquement des fauteuils et le vide créé par des souffles retenus. Léonora qui serrait la main enfonça ses ongles dans mon poignet...
L'ovation qui éclata fut plus éruptive qu'à n'importe quel concert de rock. Je vis des spectateurs sursauter, agiter les bras dans un salut fébrile, embrasser leur compagne avec frénésie démente.(...) 
Or la séquence qui fut applaudie n'avait aucun relief dramatique et aurait même pu être coupée au montage tant sa place dans le sujet était minime. Un soir, le jeune journaliste, fuyant ses poursuivants, entrait dans un petit hôtel de province, demandait une chambre, le préposé lui tendait une clef en disant : "Tenez, monsieur, chambre numéro 14" (ou bien 15, ou 16, je ne me rappelle plus). Rien d'autre. Et ce fut ce bref échange, parfaitement anodin qui jeta la salle dans un état d'hystérie collective. Car les spectateurs furent brusquement mis en présence d'un miracle, lequel était donc, quelque part en Occident, u mode de vie strictement ordinaire. Un homme poussait la porte d'un hôtel et sans présenter une quelconque pièce d'identité recevait une clef !"

J'ai choisi ce passage, mais j'aurai pu choisir celui de la visite que quelques écoliers font à "la femme qui a connu Lénine". 

Chaque chapitre, est en soi une petite nouvelle, mais le roman trouve son unité par le fait que le livre se conclut avec les retrouvailles, bien des années plus tard, de l'homme qui fait l'objet du chapitre d'ouverture, quand tout jeune, il dessine déjà les apparatchicks avec des têtes de porcs.

Un auteur dont je ne rate aucune publication et qui me ravit toujours autant.